Entretien du ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, avec « France 2 »

Extraits (Paris, 21 novembre 2013)

Iran

Q - Sur le nucléaire iranien, le chef suprême iranien disait hier que l’État d’Israël était voué à la disparition. C’est une drôle de manière de commencer la négociation.

R - Je ne vous le fais pas dire. Nous avons une négociation sur cette grande question qu’est le nucléaire iranien. La position de la France est tout à fait simple : le nucléaire civil, c’est-à-dire l’énergie nucléaire civile, l’Iran a parfaitement le droit de l’utiliser mais la bombe atomique non. Notre position est rejointe par les autres membres permanents du conseil de sécurité, c’est-à-dire les États-Unis, la Russie, le Royaume-Uni, la Chine et l’Allemagne. C’est cette position commune, après l’avoir élaborée - et la France y a bien sûr contribué -, que nous défendons à Genève. J’espère que les Iraniens finiront par accepter cette position qui est sage.

Q - Les Iraniens disent que c’est la France qui bloque parce qu’elle soutient trop la position d’Israël.

R – Non, ce n’est pas par rapport à Israël en particulier.

Q - C’est ce que disent les Iraniens.

R - Vous avez noté aussi d’autres propos qu’ils tiennent et qui ne sont pas acceptables. Notre position, c’est par rapport à la sécurité de la région et la sécurité du monde.

S’il y a la prolifération nucléaire, c’est-à-dire si de plus en plus de pays ont l’arme nucléaire, c’est un danger évident. Nous sommes donc - quand je dis « nous » ce n’est pas simplement la France, même si nous jouons un rôle important, c’est l’ensemble des pays, la communauté internationale - pour qu’il y ait un droit au nucléaire civil mais pas de droit à l’arme atomique.

Pour le moment, les Iraniens n’ont pas cru pouvoir accepter la position des Six. J’espère bien qu’ils vont l’accepter, mais nous nous sommes couverts…

Q - Mais il n’y a pas de position particulière française, il n’y a pas de blocage français particulier ?

R – Non. Il y a une position ferme de la France, oui, mais qui a été maintenant acceptée par tous. Le texte qui va être défendu par Mme Ashton, qui est notre porte-parole, est soutenu par les Six dont la France.

Q - Est-ce que vous pensez que l’on va arriver à un accord ?

R – Je l’espère, mais cet accord, c’est-à-dire cette ouverture, n’est possible que sur une base de fermeté. J’espère que l’on va arriver à un accord solide.

Q - Les Iraniens veulent cet accord. Pourquoi, dans ces conditions, expliquer la prise de position d’hier ?

R - Je pense qu’il y a des contradictions au sein même du pouvoir iranien. D’après ce qu’on comprend, il y a des gens qui sont plus conservateurs, d’autres plus ouverts. Nous n’avons pas à entrer dans ces considérations, ce que nous voulons, nous, c’est un accord qui permette d’aller vers plus de sécurité.

République centrafricaine

Q - Autre dossier, la Centrafrique : aujourd’hui, on s’aperçoit que ce pays est au bord du chaos. Est-ce que la France va intervenir ?

R - Le pays est même au bord du génocide ! La Centrafrique est un pays de cinq millions d’habitants, plus grand que la France, au cœur de l’Afrique.

Aujourd’hui, un désordre absolu y règne. Sur cinq millions d’habitants, on compte sept chirurgiens. La mortalité infantile atteint près de 25% dans certaines zones du pays. Un million et demi de personnes n’ont rien, même pas à manger. D’autre part, des bandits et des bandes armées sèment le chaos. La France, les pays africains et la communauté internationale s’en préoccupent.

Q - La France va intervenir ?

R - La France est déjà présente sur place. Nous y avons 420 hommes. L’ONU va donner une possibilité, une autorisation d’intervenir aux forces africaines des pays de la région, à l’Union africaine et également à la France.

Q - Mais vous parlez de génocide…

R - Ce ne sera pas du tout le même genre d’intervention qu’au Mali. Ce ne sera pas du tout aussi massif et aussi durable. Mais la France est au secours, à l’appui des Africains.

Q - Vous parlez de génocide, il faut agir très vite.

R - Oui, exactement. C’est pourquoi François Hollande, en premier, a soulevé cette question à l’Assemblée générale des Nations unies en septembre dernier. Depuis, il y a déjà eu une résolution au Conseil de sécurité, et un rapport du Secrétaire général des Nations unies vient d’être rendu. Nous aurons une deuxième résolution donnant l’autorisation - parce qu’il faut respecter le droit - d’intervenir au début décembre.

Q- C’est un pays qui peut aussi devenir un sanctuaire terroriste ?

R - Malheureusement oui. Il y a déjà beaucoup de brigands et, compte tenu de la situation de l’Afrique, si les choses ne sont pas remises en ordre, il y a un risque de dissémination à partir de foyers terroristes.

Dérèglements climatiques - Otages

Q - Autre sujet, la conférence sur le climat de Varsovie. Elle doit préparer un accord en 2015 à Paris.

R - Oui.

Q - On a l’impression qu’on en est très loin.

R - Je m’y rends tout à l’heure, juste après vous avoir quitté. C’est toute la question du climat. On dit réchauffement climatique, ce n’est pas simplement un réchauffement, c’est un dérèglement climatique. Si on n’intervient pas massivement l’humanité ne pourra même plus vivre.

Il y a donc une conférence à Varsovie en ce moment qui va prendre, je l’espère, un certain nombre d’engagements. Il y aura une autre conférence l’année prochaine, en Amérique du Sud, et la grande conférence aura lieu à Paris en 2015. Cela doit être une conférence de décisions et pas une conférence de discussions générales.

Q - Beaucoup de pays ne veulent pas prendre d’engagement chiffré.

R - Bien sûr, il y a une opposition entre les pays riches et les pays en développement, notamment autour de la question du financement. Tout cela est épouvantablement compliqué mais la France va essayer de rassembler tout cela en étant positive, en étant offensive, collective.

En 2015, ce sera la plus grande réunion mondiale, et qui engage vraiment l’avenir de l’humanité. Nous commençons donc à préparer cela activement. Je me rends donc tout à l’heure à Varsovie pour diriger la délégation française.

Q - Sur les otages français, il en reste deux en Afrique, quatre en Syrie, est-ce que vous avez des nouvelles récentes ?

R - Nous avons encore sept otages. Sur cette question, vous savez que j’ai toujours observé une règle : être extrêmement discret pour être efficace au maximum. Nous avons heureusement, encore récemment, ramené des otages.

publié le 21/11/2013

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