M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères, avec « France Info »

Entretien de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères, avec « France Info »

Paris, le 4 février 2014

République centrafricaine

(...)

Q - Cela fait deux mois que l’armée française est déployée en Centrafrique et, pourtant, les massacres continuent. L’armée française est-elle dépassée ?

R - Non, certainement pas. Heureusement, l’armée française est intervenue sinon il y aurait des dizaines de milliers de morts. Elle est intervenue dès que les Nations unies en ont donné l’autorisation.

Il faut agir sur trois terrains :

- Sur le terrain sécuritaire, les choses ne sont pas encore réglées, mais il y a des éléments d’apaisement et les troupes africaines montent en régime. Des troupes européennes vont nous rejoindre. Il y a donc un gros travail à faire, mais il est en train d’être fait.

- Il y a l’aspect humanitaire, dramatique, puisque sur 4,5 millions d’habitants, deux millions de personnes sont dans une situation humanitaire grave.

- Et puis il y a la préparation de la transition démocratique. Il va falloir organiser une élection. Il y a d’ailleurs eu une bonne nouvelle : la nouvelle présidente de transition, Mme Samba-Panza, est une femme tout à fait remarquable.
Nous sommes donc encore dans une situation très difficile mais, heureusement, les Africains, les Français, les Européens, la communauté internationale se sont mobilisés.

Q - 1.600 soldats français, Monsieur le Ministre, cela suffit-il en Centrafrique aujourd’hui ?

R - C’est le chiffre qui a été fixé. L’essentiel, en termes de nombre, ce sont les troupes africaines et il faut que ce soit sur les troupes africaines que repose l’essentiel.

Q - Je peux vous poser la question autrement : pas de soldats français supplémentaires en Centrafrique ?

R - Non, ce n’est pas prévu. En revanche, il y a en perspective la mise en place d’une opération de maintien de la paix. À partir, vraisemblablement, de l’été, l’ONU va prendre le relais. Dans les débats de l’ONU, le chiffre de 10.000 soldats, au total, a été évoqué. On passerait de 6.000 Africains, 1.600 Français et un certain nombre d’Européens, à 10.000./.

Syrie

Q - La Syrie est également toujours à la une. Il y toujours des massacres en Syrie...

R - Malheureusement, oui.

Q - Malgré les discussions sur la paix qui se tiennent en Suisse, encore il y a quelques jours, sur la ville d’Alep, à quoi servent les discussions ? Est-ce que ce ne sont pas des discussions pour rien ?

R - Malheureusement, pour le moment, elles ne débouchent pas sur grand-chose, mais on comprend bien qu’il n’y a pas d’autre solution qu’une solution politique en Syrie. Pour qu’il y ait une solution politique, il faut que ces discussions aient lieu.

Elles ont deux objets. Le premier est un objet humanitaire. Nous demandons que le gouvernement de Bachar Al-Assad fasse les gestes pour qu’il y ait des cessez-le feu, des accès humanitaires ; pour l’instant il refuse et il faut donc augmenter la pression.

Le deuxième aspect c’est - et c’est l’objet principal de la Conférence de Genève - d’essayer de bâtir un gouvernement de transition, doté de tous les pouvoirs exécutifs, qui prendra le relais de Bachar Al-Assad. On en est loin.

J’ajoute un élément qui pour l’instant n’a pas été, je crois, souligné mais que j’ai vu dans les notes qui m’ont été soumises, c’est que le gouvernement syrien freine sur la destruction des armes chimiques. Dans les notes que j’ai lues hier, seulement 5 % des armes chimiques étaient en train de sortir de Syrie, alors que début février on devait être à 100 %. Il y a donc nécessité à ce que le gouvernement de Bachar Al-Assad respecte les engagements qu’il a pris sur la destruction des armes chimiques.

Q - Et s’il ne respecte pas ses engagements ?

R - À ce moment-là, cela reviendra devant l’Organisation internationale des armes chimiques.

Q - Est-ce qu’une frappe internationale, une frappe américaine, ou française, pourrait redevenir d’actualité ?

R - Non, ce n’est pas envisagé, mais à partir du moment où un gouvernement, qui malheureusement nous a habitué à beaucoup d’évictions, s’engage devant la communauté internationale, il doit tenir ses engagements.

Q - C’est un avertissement que vous lancez au régime syrien aussi ce matin ?

R - Oui./.

Ukraine

Q - En Ukraine la situation est toujours bloquée. Vous venez de rencontrer les dirigeants de l’opposition, c’était tout récemment. Ils redoutent, ces dirigeants de l’opposition, une opération militaire, l’État d’urgence, une répression violente. Vous aussi ?

R - Il n’y a pas de solution par l’escalade répressive, c’est absolument inacceptable. J’ai donc rencontré les dirigeants de l’opposition, à Munich, où je me trouvais ce week-end. J’ai rencontré également le ministre des affaires étrangères du gouvernement de M. Ianoukovitch. Nous plaidons et nous agissons pour trouver les voies du dialogue ; il n’y a pas d’autre solution. Mme Ashton est à Kiev, au nom de l’Europe...

Q - La représentante de la diplomatie européenne.

R - Je rencontre les uns et les autres. Mon collègue américain fait la même chose et nous essayons de rassembler nos énergies dans le même sens.

Il faut bien comprendre que ce n’est pas ou la Russie ou l’Europe, c’est une présentation qui est mauvaise. C’est aux Ukrainiens de choisir. S’ils choisissent l’accord d’association avec l’Europe, ce sera positif pour tout le monde, y compris pour la Russie. La Russie a des intérêts en Ukraine, mais à partir du moment où l’Ukraine pourrait se redévelopper, ce serait positif pour tout le monde.

En tout cas, nous sommes totalement hostiles aux activités répressives qui ont lieu là-bas.

Q - Il est question d’argent aussi, puisque la Russie a mis sur la table 15 milliards de dollars de crédit. Est-ce que l’Europe va sortir son carnet de chèque pour attirer l’Ukraine ?

R - L’Europe a proposé un accord d’association, qui comporte bien sûr des éléments financiers. D’autre part, toute une série de démarches sont faites avec le Fonds monétaire international, avec la Banque européenne pour la reconstruction et le développement. C’est un tout, mais c’est un choix qui n’est pas simplement économique. C’est aux Ukrainiens de se déterminer. S’il n’y a pas de solution rapide, il faudra, à un moment ou à un autre, qu’il y ait un vote.

Q - Quels moyens financiers l’Europe est-elle prête à mettre sur la table pour attirer l’Ukraine aujourd’hui, comme le fait la Russie, encore une fois ?

R- Oui, mais on ne peut pas choisir...

Q - Est-ce que c’est un jeu d’enchères ?

R - Il faut que cela ne le soit pas, et il faut que ce ne soit pas non plus un jeu de chantage. C’est aux Ukrainiens de se décider. L’un des gros problèmes qu’il faut voir, c’est que vous avez toute la partie Ouest plus tournée, évidemment, vers l’Europe, mais vous avez toute une partie de l’Ukraine russophone tournée vers la Russie. Il ne faut donc pas présenter les choses comme un choix : il faut arriver à concilier tout cela./.

publié le 05/02/2014

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