Rencontre entre Jean-Marc Ayrault et Charles Flanagan

Irlande - Brexit - Point de presse conjoint de M. Jean-Marc Ayrault, ministre des affaires étrangères et du développement international, avec M. Charles Flanagan, ministre des affaires étrangères d’Irlande

Propos de M. Ayrault (Paris, 1er décembre 2016)

Mesdames et Messieurs,

Je viens d’accueillir mon collègue et ami Charles Flanagan, ministre des affaires étrangères d’Irlande.

Nous avons souvent l’occasion de nous rencontrer au cours de réunions dans le cadre européen, mais je tenais à inviter Charles Flanagan à Paris, c’est chose faite depuis ce matin.

Nous avons partagé beaucoup de points de vue, car la proximité entre nos deux pays est très forte. L’alliance est ancienne et l’amitié est sincère. Nous partageons une approche très forte de l’avenir de l’Europe. Nous sommes attachés aux valeurs et aux principes de l’Union européenne, et c’est dans cet esprit que nous avons examiné les questions qui sont posées, après la décision du Brexit du peuple britannique. Il est vrai que nos pays peuvent se trouver en compétition, c’est notamment le cas pour accueillir la coupe du monde de rugby en 2023, nous sommes deux pays de rugby, mais là je dirai : « Que le meilleur gagne ».

Avant toute chose, nous sommes d’excellents partenaires dans tous les domaines et notre coopération bilatérale est très forte.

Sur le plan économique, nous avons notamment abordé la question de la transition énergétique et des énergies renouvelables, où nous avons des grands projets de coopération. Je me suis d’ailleurs réjoui de l’engagement de l’Irlande à participer à l’accord de Paris et d’être un acteur très positif et constructif de cet accord historique.
La visite cette semaine de M. Charles Flanagan ici à Paris comporte aussi un volet économique. Les entreprises irlandaises sont des investisseurs importants, très appréciées en France. Et les entreprises françaises sont elles-mêmes très attentives aux perspectives qui existent aussi en Irlande, je viens d’évoquer le secteur des énergies renouvelables notamment.

Notre relation est aussi culturelle. Charles visitera tout à l’heure une très belle exposition au Petit palais sur Oscar Wilde. Charles Flanagan me disait que chaque fois qu’il vient à Paris, il prend du temps pour un moment culturel, j’apprécie cette dimension de notre relation.

À travers sa visite, je suis très heureux de pouvoir exprimer ma reconnaissance et celle de la France, pour la solidarité exemplaire que l’Irlande a manifestée lors des attentats qui ont frappé notre pays durant ces deux dernières années. C’est également tout à fait représentatif de ce formidable soutien dans l’épreuve apporté par le peuple irlandais.

Monsieur le Ministre, Cher Charles, je voulais vous en remercier chaleureusement.
Nous sommes deux voisins, nous sommes deux partenaires majeurs de l’Europe et comme je le disais, nous avons évoqué le Brexit. Nous respectons le choix du peuple britannique, nous sommes bien évidemment très fortement attachés à la démocratie, même si nous regrettons les décisions prises le 23 juin dernier.

À présent, il faut en tirer toutes les conséquences car, tout temps perdu se traduit par une incertitude préjudiciable à tous. C’est donc un enjeu important pour l’Europe, pour la France bien sûr, mais, nous en avons convenu, particulièrement pour l’Irlande. Nous l’aborderons avec la conviction de la nécessité de l’Europe, de l’importance de son unité, de sa cohésion et de sa solidarité, et c’est dans cet esprit que nous devrons prendre, à chaque fois, des décisions pour l’avenir.

Je voudrais saluer cet engagement profondément européen de l’Irlande en faveur de l’Europe depuis toujours. Nous partageons la même exigence, la même volonté de rendre l’Europe plus attractive encore pour nos peuples, plus solide encore, surtout dans le monde incertain dans lequel nous vivons désormais.

La feuille de route fixée à Bratislava est bonne. Elle vise à redonner un cap au projet européen en mettant en place des avancées concrètes. Mais, c’est bien sûr à nous de la décliner dans la perspective des autres sommets et dans la perspective du 60e anniversaire de la signature du traité de Rome le 25 mars prochain. Pour cela, il ne faut pas hésiter à être ambitieux, notamment en matière d’investissements et de développement.

Je pense aux infrastructures pour lutter contre le réchauffement climatique, la question du numérique, la question des investissements pour la formation et la jeunesse, notamment la mobilité des jeunes, mais aussi tout ce qui va contribuer à une meilleure harmonisation fiscale et sociale en Europe, en évitant tous les dumpings qui ne peuvent qu’être préjudiciables et créer des dissensions entre les travailleurs.

Notre entretien de ce matin a bien sûr été l’occasion de faire le point sur beaucoup de sujets internationaux. Nous avons un attachement commun extrêmement fort au multilatéralisme et à l’Organisation des Nations unies. Je veux saluer la contribution forte de l’Irlande aux opérations du maintien de la paix que Charles Flanagan a réaffirmé comme une volonté de l’Irlande et une fierté pour les Irlandais d’apporter leur contribution aux opérations de maintien de la paix.

Nous avons évidemment évoqué le drame d’Alep et de la Syrie. Encore une fois, nous souhaitons rappeler notre attachement à une solution politique et non militaire, mais aujourd’hui, il y a ce drame humanitaire qui se déroule devant nous et pour lequel il faut trouver une solution d’urgence. Là encore, malheureusement, nous sommes obligés de constater que chaque fois qu’une initiative est prise, le veto russe est présent et pendant ce temps, les populations civiles sont sous les bombes, et perdent peu à peu tout espoir.

C’est donc à nous de multiplier les initiatives et c’est le cas concernant la situation au Proche-Orient. Je voudrais remercier l’Irlande pour son soutien particulièrement actif à l’initiative française de relance du processus de paix au Proche-Orient. Charles Flanagan était présent lors de la conférence du 3 juin, j’ai évoqué avec lui notre projet de tenir une nouvelle réunion d’ici la fin de l’année à Paris et je remercie encore une fois l’Irlande de son soutien.

Les discussions que nous avons eues ce matin sont la preuve de l’intensité et de la qualité de nos relations qui sont d’abord des relations amicales, solidaires et qui nous ont permis d’aborder bien des sujets, avec une attention particulière de la France sur la spécificité de l’Irlande qui, depuis des années et grâce à l’Europe, a trouvé la voie de la paix civile, de la solidarité entre Irlandais, avec l’Irlande du Nord et je sais que les Irlandais y sont particulièrement attachés. La France l’est aussi en restant particulièrement attentive.

Q - Monsieur le Ministre, votre collègue irlandais a fait allusion à la compréhension française des difficultés irlandaises avec le Brexit. Au-delà des formules d’usage, quelle est la perception profonde française de la situation de l’Irlande par rapport au Brexit, quelle est votre perception de la façon dont le Royaume-Uni gère la situation jusqu’à présent ? Que pensez-vous de la façon dont Boris Johnson gère les négociations ?

R - Aujourd’hui, je reçois Charles Flanagan dont je peux dire beaucoup de bien, mais je ne tiens pas à critiquer pour autant le ministre britannique même si nous avons d’excellentes relations avec l’Irlande. Au-delà de la personne de tel ou tel ministre, ce qui est important, c’est la clarté des positions.

Vous avez évoqué la spécificité de la situation irlandaise. Nous la connaissons bien, nous sommes très attachés à tout ce que l’Irlande a pu faire dans son Histoire pour régler les conflits et les difficultés, pour les surmonter de façon intelligente et responsable. C’est un acquis extraordinaire que l’Irlande veut préserver. La France est particulièrement attentive à ce que cette situation soit préservée pour le peuple irlandais. Nous y veillerons et serons toujours attentifs à cette situation.

S’agissant du contexte nouveau, pour le moment, il n’y a rien de changé. Le Royaume-Uni est toujours membre de l’Union européenne, avec tout ce que cela comporte comme droits et devoirs. Mais en même temps, nous savons qu’il y a cette négociation qui doit commencer le plus vite possible à nos yeux. La Première ministre britannique, Mme May, a indiqué le mois de mars pour notifier à l’Union européenne le souhait de la sortie de l’Union en invoquant l’article 50 du traité européen. Nous souhaitons que ce calendrier soit tenu. Pourquoi ? Parce que toute période d’incertitude serait préjudiciable à tout le monde, à l’Union européenne dans son ensemble et à ses membres, et s’agissant de la question irlandaise, créant une incertitude encore plus grande, mais aussi pour le Royaume-Uni et pour ses intérêts économiques notamment. Quel est l’intérêt de faire durer ?

Nous souhaitons donc que les discussions et les négociations commencent le plus vite possible dans le cadre de l’article 50 avec les quatre libertés qui sont à la base de l’Union européenne : la libre circulation des marchandises, des capitaux, des services et des personnes. Il ne peut pas y avoir d’Union à la carte où chacun prendrait ce qui l’arrange.

L’Union est forte parce qu’elle a ces principes de base, ces piliers qui sont ceux de sa construction. Il faut à tout prix les préserver et c’est d’ailleurs l’intérêt de chacun de ces membres. À partir du respect de ces principes, il faudra engager des négociations qui devront se faire avec un esprit de responsabilité réciproque, et donc dans l’intérêt des uns et des autres, en tenant compte des situations et des questions concrètes qui vont se poser, sans renier pour autant nos principes.

Nous avons évoqué avec Charles Flanagan notre attachement à la poursuite du projet européen. La feuille de route a été arrêtée par les chefs d’État et de gouvernement à Bratislava et, comme je l’ai dit tout à l’heure, c’est notre feuille de route. Nous devons y travailler concrètement, avec les étapes que j’ai mentionnées. Plus tôt les négociations commenceront, mieux ce sera. Plus elles se feront dans la clarté, plus elles seront efficaces et nous y veillerons.

Q - Et vous souhaitez plus de clarté de la part des britanniques ?

R - Ce qui est important, c’est que les Européens sachent sur quelle base ils veulent discuter et négocier. Du côté de l’Union européenne, la position est claire mais elle l’est moins du côté britannique. C’est la raison pour laquelle je dis qu’il faut qu’elle se clarifie le plus vite possible. Il serait préjudiciable que cette situation d’entre-deux perdure.

(…)

Q - Selon vous, maintenant que le Royaume-Uni est hors de l’Union européenne, est-il nécessaire d’avoir une frontière dure entre ce pays et le marché unique, de manière à ce que les produits britanniques ne sapent pas l’intégrité du marché unique ?

R - Rendre l’accès au marché unique, cela veut dire un accès avec des contraintes et les règles que cela implique. Le marché unique ce n’est pas un règlement à la carte, il y a des règles sociales et environnementales, il y a des obligations pour tous les membres de ce marché unique et pour la libre circulation des personnes. Tout cela fait partie du règlement.

C’est la raison pour laquelle il y aura des négociations qui doivent se faire sur les bases de l’Union européenne. L’Union est prête à négocier maintenant. Elle a désigné Michel Barnier comme son négociateur, c’est un homme expérimenté qui est au travail. Nous sommes prêts.

Q - Et avoir une frontière dure entre le Royaume-Uni et l’Union européenne ?

R - Je viens de vous le dire, c’est la libre circulation des personnes. Je crois que c’est le ministre luxembourgeois qui l’a dit : on ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre. C’est pourquoi il faut partir sur des bases claires et si celles-ci sont claires alors nous aurons une bonne négociation./.

Pour en savoir plus : https://www.dfa.ie/news-and-media/press-releases/press-release-archive/2016/december/minister-flanagan-positive-talks-with-fm-ayrault/

publié le 02/12/2016

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